Lundi 6 novembre 2006
La justice est une vertu, et en tant que telle elle a un rôle particulier dans la philosophie, puisqu'elle désigne une façon d'agir, une façon de faire, et une façon d'être. C'est donc un concept spécial, un outil et non un but originel. La justice d'un point de vue philosophique ne peut être réclamée en tant que telle, elle fait toujours appel à une notion plus fondamentale, très souvent l'égalité, parfois l'équité. Les personnes qui en appellent à la justice font référence, parfois inconsciemment,  à d'autres notions philosophiques morales, car la justice n'est que l'application de ces notions sous-jacentes. La justice n'est qu'outil, bonne réalisation. L'expression 'être juste' montre bien ce caractère incomplet de la justice. Une fois qu'on l'a prononcée, la question immédiate est :
Mais au fait, c'est quoi la justice ?

La justice de façon pratique, étatique, positive, est la bonne application des lois. Est juste celui qui applique parfaitement la loi. La justice n'existe pas sans loi, la loi est le précurseur de la justice, logiquement ( nous avons dit plus haut que la justice a besoin d'un antécédent, ici les lois). A cela bien sûr viennent répondre les critiques des moralistes qui voient dans la justice bien autre chose que l'application de la loi positive, réaliste. Ils font appel à d'autres concepts moraux, l'égalité, l'amour, l'humanité, pour appeler à une justice différente de celle qui est issue de la loi. De là vient la question "Les lois sont-elles justes ?" Dans cette question est présupposé que les lois et la justice divergent, sont différentes, alors que dans la majorité des utilisations du terme justice, la justice ne peut exister sans les lois. La bonne question à poser serait plutôt : "Les lois sont-elles morales ?" ce qui permettrait de se positionner là où se trouve vraiment le débat, à savoir la sphère morale. La question qui s'ouvre alors est celle des différentes morales, de laquelle est la bonne, on en revient à une conception morale de l'Etat par le biais de la justice, ce qui n'est pas du tout l'objectif de départ. Au contraire, il s'agit de fonder un Etat amoral, pour éviter les querelles  morales sans fin.

Dans cette sphère morale, la justice est un pion, qui ballotte au gré des concepts auxquels elle est rattachée de force :
"-Au nom de l'égalité, il est juste de faire ceci
-Au nom de l'amour, il est juste de faire cela, etc."
En définitive, on voit bien que la justice est la bonne application d'un concept moral sous-jacent, à part dans la conception positive du droit où la justice est l'application des droits. C'est pour cela que  je resterai dans la définition de la justice comme application des droits (que j'appellerai justice positive), afin de m'affranchir de la morale sous-jacente à la justice habituelle.

Renouveau
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Mercredi 25 octobre 2006
La question de la justice d'une telle société, créée sur une considération de simple survie  individuelle totalement rationnelle et amorale, est évidemment un sujet important. Mais avant de se pencher sur la réponse, un petit éclaircissement sur la conclusion politique de ma théorie est le bienvenu :
En créant de cette façon rationnelle un Etat et une société, je légitime et explique totalement la notion d'Etat-providence, apparue depuis quelques décennies dans les pays développés, ce qui est déjà un très grand pas en soi. Mais encore plus, le résultat est que les redistributions actuelles des Etats doivent être repensées dans leur totalité : tous ont droit à cette redistribution, même si tous n'en ont pas forcément besoin de par leur richesse. De toute façon, ceux qui n'en ont pas forcément besoin seront taxés (de façon proportionnelle) à un niveau qui rendra la redistribution sans effet réel. Il y a donc une conséquence politique très importante à cette construction : la légitimation d'une redistribution égale pour tous, afin de fournir à chacun de quoi survivre (logement, nourriture, soins...). Mais pour que cette théorie soit complète, il faut aborder la question de la justice, qui va prendre plusieurs articles, et expliquer pourquoi cette société est juste à mon sens. Et cela passe par une vaste réflexion sur la notion de justice.

En guise de présentation, je ne suivrai pas Rawls (dans sa Théorie de la Justice, 1971) avec une approche de type 'voile d'ignorance', censé égaliser les individus d'un point de vue théorique, et permettant ainsi la définition d'une société juste. Cette approche a le défaut majeur de gommer les différences entre individus et donc entre leurs intérêts, par l'oubli de leurs caractéristiques propres, pour les réduire à un quasi pur esprit. Ainsi, nous réfléchissons avec Rawls sans savoir qui nous sommes, ce qui ôte toute vélléité de penser différemment des autres. La pluralité d'opinions est niée, puisqu'elle est réduite à une seule. Rawls propose de plus une notion de justice qui n'en est pas une, puisqu'elle naît de la procédure employée, et n'est pas définie a priori, mais a posteriori. Cela revient à définir la justice comme le résultat d'un processus explicité auparavant : il n'y a aucune chance que la notion de justice qui en sorte ne soit pas celle du processus. La justice est par conséquent celle qu'a voulu Rawls en construisant son processus, et peut être remise en question dès que l'on modifie le processus. Il y a donc un problème majeur identifiable facilement : la remise en cause de la procédure employée rend le résultat (la justice ainsi définie) défaillante. Il 'suffit' de considérer que la procédure de Rawls ne crée pas la justice, mais bien plutôt, par un raisonnement d'optimisation de l'utilité (mini-max), simplement une société où j'aurais le maximum possible en étant le plus mal tombé, si j'y étais parachuté au hasard. La justice ne s'apparente pas à un raisonnement où justice égal 'je suis dans une situation où dans le pire des cas, je suis au maximum accpetable'.

A l'opposé, ma notion de justice ne vient pas du processus, mais bien plutôt d'une vision positiviste : la justice est l'application du droit, des lois telles qu'elles sont acceptées par des individus rationnels se concertant pour décider des règles auxquelles ils obéiront. Il n'y a pas de justice dans l'état de nature avant l'Etat et la société, puisqu'il n'y a pas de morale, pas plus que de lois. Penchons-nous donc plus en détail sur cette notion de justice si compliquée à appréhender.

Renouveau
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Dimanche 8 octobre 2006
Un des points cruciaux est donc l'unanimité des individus, qui doit découler de l'intérêt rationnel de tous d'entrer en société. Ainsi, ce qui sera octroyé comme droits à tous devra permettre cet accord unanime. Si certains individus ne trouvent pas dans ces droits au moins un avantage par rapport à l'état de nature, ils n'auront aucun intérêt à rentrer en société, et pourront donc légitimement (dans le sens où leur accord n'a pas été donné) se rebeller contre une société qui voudrait leur imposer des lois qu'ils n'ont pas acceptées. Il est donc crucial que rationnellement tous aient un intérêt à entrer en société, donc que celle-ci fournisse à chacun un 'argument' qui lui soit convenable.

Dans l'état de nature, comme nous l'avons dit, règnent la violence, l'insécurité et l'usage de la force. Sans aucun jugement moral sur ce sujet, ce sont donc les plus forts qui seront les plus à l'aise dans ce monde. Un point crucial portera donc sur la motivation que pourront avoir ses individus les plus forts à entrer en société. Et la réponse sera évidemment : la propriété.

Les plus forts pourront en effet amasser un nombre important de possessions, qu'ils devront ensuite défendre contre les tentatives de récupération des autres individus. Par exemple, la possession et la défense d'un territoire de chasse, de cueillette, de repos etc... sera une tâche quotidienne essentielle et fatigante. Les forts auront donc intérêt  à accepter la création d'un Etat et d'une société qui entérinent la propriété de leurs possessions (y compris leur propre corps, possession fondamentale). Ce sera l'argument principal de leur ralliement à une société, la reconnaissance de leur droit de propriété sur ce qu'ils possèdent. D'autant plus qu'ils vieilliront et ne seront pas à l'abri d'une maladie ou d'une blessure. Une société qui leur reconnaîtra la propriété de leurs biens leur fournira donc un avantage essentiel pour eux. Mais en contrepartie, ils reconnaîtront la propriété des autres individus et se priveront de la possibilité d'acquérir de nouvelles possessions, et bien plus accepteront la redistribution d'une partie des fruits de leur propriété, comme cela est expliqué ci-dessous, par l'étude des faibles.

Les plus faibles n'auront eux pratiquement pas de possessions, tout juste la jouissance de leur corps, s'ils y arrivent. Vivant avec pratiquement rien, en errance, ils auront intérêt à entrer en société pour entériner la possession de leur corps (et donc aussi de leur travail), mais surtout pour profiter de la redistribution de l'Etat à chaque individu, au nom du respect de la loi primitive de propriété : chacun reconnaît la propriété des possessions des autres, dont leur corps, et cela sera réalisé et accepté par tous avec la redistribution d'une partie de la propriété de chacun, afin de permettre la survie de tous. Les plus faibles, même sans propriété autre que leur corps, auront donc une très forte incitation à entrer en société, afin de pouvoir bénéficier de la redistribution par l'Etat du nécessaire à leur survie. En contrepartie, ils perdront toute possibilité (légale) de s'emparer des possessions des autres, devenues leur propriété. Mais ils pourront accepter cela, étant aidés par l'Etat. Si la redistribution n'existait pas, ces individus ne voudraient pas entrer dans une telle société, ils se retrouveraient entourés de propriétés qu'ils ne peuvent toucher, avec la propriété simple de leur corps. Ils seraient à la merci des propriétaires pour trouver de quoi survivre, ou bien devraient devenir hors-la-loi. La redistribution est donc une condition nécessaire  (et suffisante) à leur entrée en société.

Il y a donc bien une unanimité des individus à entrer en société, au nom de leur désir de survie.  Les plus forts le feront en majorité pour la jouissance légale de leurs possessions (la création de la propriété), les plus faibles pour la redistribution et la propriété de leur corps. Mais cette société qui se crée, est-elle juste ? C'est là toute la question...

Renouveau
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Dimanche 8 octobre 2006
La propriété est donc issue de l'accord volontaire des parties, de la reconnaissance de droits exclusifs d'un individu sur un bien. Sans cette reconnaissance de la propriété, l'échange économique ne peut avoir lieu, la paix ne peut avoir lieu, la liberté en droit non plus, puisque personne ne reconnait quoi que ce soit à personne, pas même la liberté d'utiliser son corps... Fascinant, non, une telle théorie de la propriété où précédemment rien n'est acquis, pas même un postulat moral basique comme la droit à l'utilisation exclusive et volontaire de son propre corps !

Nous sommes proches de Hobbes dans cet état de nature violent, mais pas dans une optique où l'Etat doit ensuite dominer les individus pour les asservir, au contraire. Dans ce que j'essaie de faire, la légitimité vient contrebalancer l'absence de moralité dominante ou de droits de l'homme sacrés. D'un côté, dans l'état de nature, l'individu se retrouve dans une anarchie violente où rien ne lui est reconnu, rien n'est possible sans se battre. La sécurité et la paix n'existent pas. De l'autre, en société, sous la protection de l'Etat légitimement constitué, l'individu peut goûter à la sécurité, à la paix, aux droits qu'ils s'est vu reconnaître tandis qu'il reconnaissait les mêmes à ses semblables. Cela ressemble au passage de l'enfer au paradis. Mais cette comparaison reste à mitiger : la moralité existe dans l'état de nature, l'entraide aussi, et le crime existe toujours en société, tout comme la violence. Mais nous sommes passés rationnellement et unanimement pour le bien de tous, d'un état de nature à une société dirigée par un Etat. Et ce passage se fonde sur un seul concept central et fondateur : la propriété.

Rentrons donc dans ce concept fondamental, qui déterminera ensuite les grandes notions de liberté, d'égalité, de justice. Et pour y rentrer, examinons les intérêts divers des individus tout aussi divers qui accepteront son apparition, et dès lors la création de l'Etat. Le coeur du débat portera donc sur l'unanimité d'intérêt des individus, puisque, pour que l'Etat soit légitime, il faudra qu'il soit volontairement accpeté par chacun. Ainsi, un Etat ainsi formé aura la légitimité rationnelle nécessaire pour s'imposer à n'importe quelle argumentation anarchiste ou révolutionnaire tendant à le renverser. Le prochain article s'intitulera : l'unanimité des intérêts.

Renouveau
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Mardi 19 septembre 2006
La possession est une réalité qui existe bien évidemment dans l'état de nature. Elle commence par la possession de son corps, et s'étend à tout ce que peut vouloir posséder un individu. Cette possession est toujours ou presque objet de luttes féroces, personne ne reconnaissant la possession de qui que ce soit sur quoi que ce soit . Une fois que des individus commencent à reconnaître la possession de quelqu'un sur quelque chose, alors naît la propriété, la société, et très vite l'Etat. Ainsi les naissances sont simultanées dans cette théorie : ce sont des triplés. Ils se nomment droit (propriété), société, Etat.

En revenant à l'état de nature, il est évident que la possession est fragile, qu'un individu plus fort (force physique, ruse, habileté...) peut toujours s'en emparer et déclarer que les biens sont siens, en particulier la terre, mais aussi le corps d'autrui. La force est un facteur primordial de possession, de richesse. Les plus forts sont les plus riches. Ils peuvent posséder une grande superficie de terre, suffisante pour se nourrir très convenablement, tandis que les plus faibles n'ont aucun territoire. Ils n'ont que la possibilité de prendre des choses qui 'appartiennent' aux plus forts, en jouant sur leur discrétion pour que cela passe inaperçu. La force, qu'elle soit physique, intellectuelle ou autre, a un rôle fondamental dans l'état de nature, puisqu'elle assure la survie de chaque individu, comme dans la nature.

Il faut se rappeler d'un postulat qui gouverne l'individu dans l'état de nature : il s'occupe principalement de sa survie. Il ne s'intéressera pas vraiment à entasser des biens au-delà de ceux qui lui permettent une survie agréable et confortable. Seule sa survie étant le point focal de ses actes, la possession ne sera un combat que jusqu'à un certain point de possession. Ensuite, il s'agira pour l'individu de défendre ce qu'il a pu arriver à posséder, contre les tentatives des autres individus. L'acquisition et la défense de ses biens sera donc une des tâches les plus importantes et des plus fréquentes de son existence. La maladie, la vieillesse sont des facteurs qui pourront facilement l'amener vers la pauvreté et peut-être la mort dans le pire des cas.

Réfléchissant simplement, l'individu aura donc un intérêt très puissant à créer la propriété, afin de ne plus avoir à défendre ses possessions, et en premier lieu son corps. C'est la raison principale qui l'amènera à entrer en société, protéger ses possessions, son corps en particulier, ce qui est sa motivation première, la survie et donc la sécurité. Le prochain article se concentrera donc sur le rôle de la propriété dans la constitution de la société et d'un Etat légitime, légitime car rationnel.

Renouveau
 




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